Dépigmentation volontaire : dangers du khessal, tchatcho, akonti et autres pratiques d’éclaircissement cutané
Mis à jour le 4 juin 2026 par le Dr Ludovic Rousseau, dermatologue-vénérologue.
— Dr Ludovic Rousseau, dermatologue-vénérologue
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En Afrique francophone, la dépigmentation volontaire de la peau est une réalité sociale massive. Chaque pays, chaque région a ses propres appellations pour cette pratique : khessal ou xessal au Sénégal, tchatcho au Mali, akonti au Togo, kobwakana ou kopakola en République démocratique du Congo, ambi au Gabon, bojou au Bénin. Dans les médias, on parle de « dépigmentation cosmétique volontaire » ou de « blanchiment cutané ». Derrière ces noms se cache une pratique qui touche des millions de personnes et qui, médicalement, soulève de graves préoccupations de santé publique.
En tant que dermatologue, je reçois régulièrement en consultation des patients — en France comme lors de missions à l’étranger — présentant des complications directement liées à des produits éclaircissants. Ces complications sont trop souvent diagnostiquées tardivement, faute d’information claire et accessible. Cet article a pour but de combler ce vide, sans jugement moral, avec les données médicales les plus récentes.
Une pratique très répandue : les chiffres réels
Les études épidémiologiques menées dans les grandes villes d’Afrique subsaharienne révèlent des prévalences qui donnent la mesure du phénomène. Une étude réalisée à Dakar sur un échantillon représentatif de 600 femmes de 15 à 55 ans a établi une prévalence de 67,2 % d’utilisation de produits éclaircissants. À Abidjan (Côte d’Ivoire), une enquête publiée en 2008 fait état de 53 %. À Bamako (Mali), la prévalence s’établit autour de 25 %. Ces chiffres, confirmés par l’Organisation mondiale de la santé dans sa fiche régionale de 2023, illustrent l’ampleur d’un problème de santé publique encore largement sous-estimé.
La pratique touche préférentiellement les femmes jeunes (30–44 ans), mais elle n’est pas exclusive au genre féminin ni à une classe sociale particulière. Les motivations exprimées sont multiples : uniformiser le teint, atténuer des taches, répondre à des pressions sociales ou esthétiques, ou encore réduire les marques d’hyperpigmentation post-inflammatoire (séquelles d’acné, cicatrices).
En Europe, l’hydroquinone est interdite en cosmétique depuis 2001 (Directive cosmétique européenne). En France, l’ANSM classe les corticoïdes topiques puissants (clobétasol, bétaméthasone dipropionate) comme médicaments soumis à prescription obligatoire. Les sels de mercure sont interdits dans les produits cosmétiques à des concentrations supérieures à 1 ppm. Malgré ces réglementations, de nombreux produits non conformes continuent d’être commercialisés via internet ou des circuits informels.
Les produits utilisés : trois familles à risque
Selon une analyse de 2008 publiée dans l’International Journal of Dermatology (Olumide et al., PMID 18377596), 68 à 84 % des crèmes et 7,5 à 65 % des savons achetés sur les marchés d’Afrique de l’Ouest dépassaient les normes réglementaires pour au moins un ingrédient actif. Trois familles dominent :
| Famille | Principes actifs courants | Mécanisme d’action | Statut réglementaire (Europe) |
|---|---|---|---|
| Dérivés phénoliques | Hydroquinone (2–10 %) | Inhibition de la tyrosinase, cytotoxicité mélanocytaire | Interdit en cosmétique (UE 2001) — médicament sur ordonnance |
| Corticostéroïdes topiques | Clobétasol propionate, bétaméthasone, fluocinolone | Inhibition de la mélanogenèse par voie anti-inflammatoire | Médicament sur prescription — usage cosmétique illégal |
| Dérivés mercuriels | Chlorure mercurique, ammoniac de mercure | Inhibition de la tyrosinase par chélation des groupes thiol | Interdit au-delà de 1 ppm (Règlement cosmétique UE) |
| Autres | Acide kojique, arbutine, peroxyde de benzoyle, tretinoin | Variables selon la molécule | Réglementation variable selon concentration |
Il est important de souligner que 94 % des utilisatrices interrogées dans une étude au Bénin ne connaissaient pas la composition exacte des produits qu’elles appliquaient quotidiennement sur l’ensemble de leur corps.
Les complications dermatologiques : ce que voit le dermatologue
L’ochronose exogène : la complication la plus redoutable
L’ochronose exogène est une hyperpigmentation paradoxale et irréversible qui survient après un usage prolongé d’hydroquinone, souvent à des concentrations élevées et sans photoprotection. Elle se manifeste par des taches brunes devenant progressivement bleu-grisâtres ou ocre, prédominant sur les zones exposées (joues, tempes, cou). Histologiquement, on observe une dépôt de polymères d’hydroquinone dans le derme. Sa prévalence est estimée entre 0 et 13 % des utilisatrices chroniques selon les séries. Il n’existe aucun traitement curatif satisfaisant — seul le laser Q-switched peut apporter une amélioration partielle.
Les lésions par corticostéroïdes
L’application quotidienne de corticoïdes puissants sur de grandes surfaces corporelles (souvent 60 à 80 % de la surface cutanée) entraîne un passage systémique significatif. Les complications cutanées incluent des vergetures profondes et irréversibles, un amincissement cutané extrême (peau « en papier à cigarette »), une acné stéroïdienne, une hypertrichose, des télangiectasies, et une susceptibilité accrue aux infections cutanées (mycoses, folliculites, impétigo). Le sevrage brutal expose à une dermatite de rebond sévère et à une repigmentation rapide — mécanisme qui entretient la dépendance aux produits.
En cas d’usage prolongé sur de grandes surfaces, les corticoïdes topiques puissants peuvent provoquer un syndrome de Cushing iatrogène (visage lunaire, prise de poids centro-faciale, vergetures pourpres) et une insuffisance surrénalienne par suppression de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. Des cas d’hypertension artérielle et de diabète cortisonique ont été documentés. Si vous présentez ces signes, consultez immédiatement — l’arrêt brutal des corticoïdes peut être dangereux et doit être médicalement supervisé.
La toxicité du mercure
Le mercure, présent dans certains savons et crèmes éclaircissants vendus illégalement, est un puissant neurotoxique et néphrotoxique. La néphropathie mercurielle peut se manifester par un syndrome néphrotique ou une insuffisance rénale. Des cas d’intoxication neurologique (tremblements, troubles de la mémoire, polyneuropathie) ont été rapportés. Le risque est particulièrement grave chez la femme enceinte car le mercure traverse la barrière placentaire.
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Complications selon le produit utilisé : tableau récapitulatif
| Produit | Complications cutanées | Complications systémiques | Réversibilité |
|---|---|---|---|
| Hydroquinone | Ochronose exogène, irritation de contact, dépigmentation périphérique irrégulière | Risque carcinogène (groupe 3 IARC animal) | Ochronose : irréversible |
| Corticoïdes puissants | Vergetures, atrophie, acné, mycoses, folliculites, hypertrichose | Syndrome de Cushing, insuffisance surrénalienne, HTA, diabète, retard staturo-pondéral (enfant) | Partielle — vergetures profondes permanentes |
| Mercure | Dermatite de contact, lichen, mélanose faciale | Néphropathie, atteinte neurologique, fœtotoxicité | Variable selon l’atteinte rénale |
Consultez un dermatologue sans délai si vous présentez après l’utilisation de produits éclaircissants : des taches bleu-grisâtres irréversibles sur les joues (signe d’ochronose), un visage gonflé et arrondi + prise de poids rapide (signe de Cushing), une hypertension artérielle récente, des infections cutanées récidivantes, ou des troubles rénaux (gonflement des chevilles, urines mousseuses). Un bilan sanguin avec cortisol matinal et bilan rénal est indispensable.
Pourquoi la dépigmentation est-elle si difficile à arrêter ?
La dimension addictive de la dépigmentation volontaire est réelle et souvent sous-estimée. Plusieurs mécanismes s’intriquent. Premièrement, l’arrêt des corticoïdes entraîne une hyperpigmentation réactionnelle de rebond, souvent plus intense que la pigmentation initiale, ce qui convainc les utilisatrices que les produits sont « nécessaires ». Deuxièmement, les pressions sociales sont puissantes dans des contextes où une peau plus claire est associée à un capital social, économique ou matrimonial plus élevé. Troisièmement, les produits utilisés sont souvent accessibles, peu chers et largement diffusés dans les circuits informels.
L’accompagnement médical personnalisé, sans jugement, est donc essentiel. Il doit associer un sevrage progressif des corticoïdes, une photoprotection solaire rigoureuse, et le cas échéant, le traitement des complications installées. La prise en charge du mélasma ou des hyperpigmentations post-inflammatoires par des alternatives sûres peut répondre aux attentes légitimes d’uniformisation du teint.
Alternatives sûres : ce que la dermatologie propose
Face aux demandes d’uniformisation du teint ou d’atténuation de taches, la dermatologie dispose aujourd’hui d’options efficaces et sans danger. La niacinamide (vitamine B3, 5 à 10 %) réduit le transfert des mélanosomes des mélanocytes vers les kératinocytes sans aucun effet systémique — elle améliore également la barrière cutanée. L’acide azélaïque (15 à 20 %, disponible sur prescription médicale) est validé dans le traitement du mélasma et des hyperpigmentations post-inflammatoires. La vitamine C stable (ascorbyl glucoside ou acide 3-O-éthyl ascorbique) inhibe la tyrosinase sans cytotoxicité. L’acide tranexamique, en application topique ou en prise orale à faible dose, offre des résultats prometteurs sur le mélasma récalcitrant.
La photoprotection quotidienne SPF 50+ reste l’investissement le plus rentable : en bloquant l’UV responsable de la stimulation mélanocytaire, elle limite la repigmentation réactionnelle et amplifie l’effet de tous les autres actifs. Les peelings superficiels à l’acide glycolique ou mandélique, réalisés en cabinet par un dermatologue, peuvent compléter le traitement des taches résistantes sur peaux noires, à condition d’adapter la concentration pour éviter les hyperpigmentations post-inflammatoires, plus fréquentes sur les phototypes foncés.
Pour les taches brunes déjà installées, consultez notre guide sur le traitement des taches brunes solaires et sur l’effacement des taches noires.
La photoprotection solaire est le premier geste anti-taches — avant tout produit actif. Un SPF 50+ appliqué chaque matin sur le visage et le cou, été comme hiver (car les UVA traversent les nuages), réduit de façon spectaculaire la stimulation mélanocytaire. Sur peaux foncées, privilégiez les formules à filtres chimiques ou à oxydes de fer qui laissent moins de dépôt blanc.
Téléchargez un guide complet au format PDF :
Questions fréquentes sur la dépigmentation volontaire (khessal, tchatcho, akonti…)
Qu’est-ce que le khessal, le tchatcho ou l’akonti ?
Ce sont les noms locaux de la dépigmentation volontaire en Afrique francophone. Le terme khessal ou xessal est utilisé au Sénégal, tchatcho au Mali, akonti au Togo, kobwakana ou kopakola en République démocratique du Congo, ambi au Gabon et bojou au Bénin. Ces pratiques désignent l’application de produits cosmétiques ou médicamenteux détournés pour réduire la pigmentation naturelle de la peau et obtenir un teint plus clair. Elles concernent entre 25 % et 67 % des femmes en zone urbaine d’Afrique subsaharienne selon les villes.
Quels produits sont utilisés pour la dépigmentation volontaire ?
Les trois familles les plus utilisées sont l’hydroquinone (interdite en cosmétique en Europe depuis 2001), les corticostéroïdes topiques puissants comme le clobétasol propionate ou la bétaméthasone (médicaments sur prescription détournés à usage cosmétique), et les sels de mercure présents dans certains savons. Selon une étude de référence publiée dans l’International Journal of Dermatology (2008), 68 à 84 % des crèmes vendues sur les marchés d’Afrique de l’Ouest dépassaient les normes réglementaires en concentrations actives.
Quels sont les dangers réels de la dépigmentation volontaire pour la santé ?
Les complications touchent la peau et l’organisme entier. Sur la peau : ochronose exogène irréversible (taches bleu-grisâtres dues à l’hydroquinone), vergetures profondes et permanentes, acné cortisonique, infections fongiques et bactériennes à répétition. Sur l’organisme : syndrome de Cushing et insuffisance surrénalienne (corticoïdes), hypertension artérielle, diabète, et du côté du mercure — néphropathie pouvant évoluer vers une insuffisance rénale et des atteintes neurologiques. Le risque est majoré chez la femme enceinte.
L’hydroquinone est-elle dangereuse pour la peau noire ?
L’hydroquinone inhibe la tyrosinase, enzyme centrale de la synthèse de mélanine, et peut en usage prolongé provoquer une ochronose exogène — une hyperpigmentation paradoxale et définitive touchant les zones photoexposées. On observe des taches bleu-ocre indélébiles sur les joues et le cou. De plus, l’hydroquinone est classée cancérogène possible (groupe 3 IARC) chez l’animal. Raison pour laquelle son utilisation en cosmétique est prohibée en Europe, en Australie et dans plusieurs pays africains (Rwanda, Cameroun notamment).
Peut-on arrêter la dépigmentation volontaire sans effet rebond ?
Oui, avec un accompagnement médical adapté. L’arrêt brutal des corticoïdes provoque souvent un rebond d’hyperpigmentation réactionnelle, qui pousse à reprendre les produits. Une stratégie de sevrage progressive sous supervision dermatologique, associée à une photoprotection SPF 50+ dès le premier jour et à des alternatives sûres (niacinamide, acide azélaïque), permet de rompre le cycle de dépendance. La durée du sevrage dépend de la durée et de l’intensité de l’utilisation des produits.
Quelles alternatives sûres existent pour atténuer les taches et uniformiser le teint ?
La dermatologie propose des actifs efficaces et sans risque systémique : la niacinamide (5 à 10 %) réduit le transfert de mélanine et améliore l’éclat ; l’acide azélaïque (15 à 20 % sur prescription) est validé contre le mélasma ; la vitamine C stable inhibe la tyrosinase ; l’acide tranexamique topique est prometteur sur les hyperpigmentations récalcitrantes. La photoprotection quotidienne SPF 50+ reste l’acte numéro un — sans elle, aucun autre traitement ne sera efficace durablement.
La dépigmentation volontaire augmente-t-elle le risque de cancer de la peau ?
Les données disponibles indiquent un risque accru. L’hydroquinone est un cancérogène possible chez l’animal. Les corticoïdes topiques prolongés amincissent l’épiderme et réduisent la protection naturelle de la mélanine contre les UV. Des carcinomes cutanés ont été rapportés chez des utilisatrices chroniques. Ce risque est amplifié par l’exposition solaire intense dans les pays concernés. Une surveillance dermatologique régulière est recommandée.
À quel moment faut-il consulter un dermatologue après une dépigmentation ?
Une consultation est urgente en cas de taches bleu-grisâtres apparaissant sur les joues (signe d’ochronose exogène), de prise de poids avec visage gonflé (signe de Cushing), d’hypertension artérielle récente, d’infections cutanées répétées (mycoses, furoncles), ou de signes rénaux (chevilles gonflées, fatigue inexpliquée). Même sans symptôme, un bilan annuel avec cortisol matinal et bilan rénal est recommandé après plus de 6 mois d’utilisation quotidienne de corticoïdes topiques puissants sur de grandes surfaces.
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Références médicales
Olumide YM et al., Complications of chronic use of skin lightening cosmetics, International Journal of Dermatology, 2008, PMID 18377596.
Dadzie OE, Petit A., Complications of cosmetic skin bleaching in Africa, International Journal of Dermatology, 2009, PMID 18300529.
Raynaud E et al., Exogenous ochronosis and striae atrophicae following the use of bleaching creams, International Journal of Dermatology, 2001, PMID 15689207.
Ly F et al., Prevalence of the use of skin bleaching cosmetics in two areas in Dakar (Senegal), International Journal of Dermatology, 2007, PMID 15779174.
Organisation mondiale de la santé (OMS), Skin bleaching in Africa — a public health problem. Regional fact sheet, novembre 2023. Consulter le document OMS.










